Destinataires :
- Docteur Jean LEONETTI, président FHF
- Docteur J.P. DOOR, président Group Etude Prof de santé
- Docteur Guy LEFRAND, Député de l’Eure
- Docteur Jean-Marie ROLLAND, rapporteur loi HSPT
Rédacteurs communs de l’Appel pour dissiper le « Malentendu entre Politique et Médecine »paru dans le Quotidien du Médecin daté du 15 novembre 2010
Monsieur le Député,
Cher Confrère,
Votre article commun paru dans le Quotidien du Médecin en date du 15 novembre 2010 m’a interpellé et, si vous le permettez, je voudrais vous répondre en ce qui concerne la Biologie Médicale :
Une réforme cruciale concernant notre profession a été publiée sur ordonnance le 15 janvier 2010. En aucune façon cette réforme n’a concerné le patient, s’occupant uniquement de gérer les transferts de tubes dans les meilleures conditions vers des plateaux semi-industriels accrédités et normés avec des financiers à l’affût…
Les administratifs à l’origine de cette réforme ne se sont préoccupés que de l’établissement de normes concernant les analyses automatisables (essentiellement de Biochimie) oubliant par là-même :
- Que 25% de nos actes concernent la Bactériologie : vous connaissez tous la plus haute importance d’un examen microscopique rapide et d’un ensemencement immédiat d’un examen cytobactériologique des urines; le moindre retard dans le diagnostic d’une éventuelle pyélonéphrite pouvant être à l’origine de complications graves avec hospitalisation dans des urgences encombrées. (garder en mémoire que l’Hôpital TENON a fermé ses urgences le week-end dernier pour cause de manque de personnel et de droit de retrait !)
- Nul ne peut contester l’importance d’une technique immédiate pour les prélèvements génitaux , les examens des sérosités muqueuses (ORL, oreille, nez, yeux …), les expectorations, les liquides de ponction et les spermocultures qui doivent être aussi traités immédiatement si l’on veut que nos examens soient d’une quelconque utilité.
- L’ examen Parasitologique sur selles fraîches est une spécialité française depuis 100 ans qui a largement fait ses preuves avec des taux positifs dans notre laboratoire de plus de 40% comparé à un examens sur selles apportées qui ne retrouve que …3% de parasites !
Or, les NORMES imposées par la réforme sont si excessives (SAS, ventilation à pression, hottes sophistiquées …) qu’en pratique très peu de laboratoires auront les moyens de traiter de façon utile les prélèvements sur place. Ces mêmes normes sont totalement inadaptées à notre exercice en « mettant la charrue avant les bœufs » !
Vous savez l’ Urgence des analyses de la Coagulation du sang avant toute intervention et la nécessité d’une réponse rapide pour les Numérations-Formule notamment en clinique ou en milieu hospitalier.
Mais tout l’esprit de la réforme vise à regrouper les techniques sur un seul site alimenté par des sites préleveurs qui ne pourront plus techniquer (l’accréditation étant une charge extrêmement lourde).
Il va falloir que les chirurgiens et les anesthésistes réanimateurs s’habituent à patienter sans s’énerver …
Je rebondis immédiatement sur le problème du Paludisme et de la Dengue en recrudescence sous nos latitudes : depuis le succès sans cesse grandissant du transport aérien, les moustiques prennent l’avion et s’acclimatent parfaitement en Provence !
Qu’a prévu la réforme pour les cas urgents qui iront certainement encombrer le plateau technique (peu probable car recherche artisanale de 2 heures), plus probablement les urgences d’un hôpital qui n’en peut plus sans parler de la gravité des conséquences possibles ?
[Le schéma sera le même pour la recherche par écouvillonnage du Virus Grippal, mais je ne veux pas trop appuyer sur une plaie récente ...]
De même, concernant la partie Biochimie au sens large, vous connaissez l’intérêt d’un dosage des plus rapides concernant la Troponine et D-Dimère, le premier pour l’Infarctus et le deuxième pour la Phlébite voire l’Embolie Pulmonaire, nos laboratoires, transformés en simples points de prélèvements, ne seront plus en mesure d’accréditer ces dosages rares mais ô combien utiles : ils partiront sur le plateau technique avec des résultats au mieux dans la journée !!!
Que dire aussi du dosage de la Bêta-HCG qui nous génère quotidiennement une angoisse légitime mais à laquelle nous serons désarmés pour répondre…
Bref, les théoriciens de cette réforme n’ont vu que la partie transportable et confortable de notre activité telle que le dosage du Cholestérol.
C’est que les financiers à l’origine de cette réforme y voient là une source de profit sans risque ni urgence, dans des modèles de chaînes industrielles normatisées afin d’éviter toute concurrence des petits – money, money, money – court-terme, court-terme, court-terme.
Mais le Cholestérol représente une partie infime de notre activité !!!
Qui se préoccupera des Hormones, des marqueurs de l’Anémie et des Marqueurs Tumoraux sortis de leur contexte clinique, et caetera et caetera … ?
Je voudrais revenir sur un temps primordial de la Biologie qui consiste à voir son patient, à échanger avec lui à l’accueil, adapter la prescription en fonction du contexte clinique : c’est un point amélioré par la nouvelle réforme mais qui ne sera possible que dans les laboratoires fantômes !
En effet, les plateaux accrédités devront réaliser un minimum de quelque cinq cents dossiers par jour et aucun biologiste ne pourra s’attarder sur la cohérence clinico-biologique rendant par là-même des inepties telles que des Potassiums à 8,00 mmoles/l tout à fait valides et conformes aux normes chez des patientes de 20 ans sans aucune histoire médicale mais aussi… des dosages de PSA chez des femmes !
Il ne s’agit plus ici de qualité mais bien de quantité et le risque d’erreur n’en sera que démultiplié avec des conséquences qui peuvent être extrêmement graves et à très grande échelle : ce n’est pas dans la Culture Française de travailler « en gros » et ce n’est plus dans le sens de l’Histoire.
La connaissance de l’histoire médicale, le contact, voire un mini-entretien clinique avec le patient lors de son accueil mais aussi au rendu des résultats, constituent les temps forts de notre métier.
Avant de travailler sur un tube, n’oublions jamais qu’il y a un patient derrière.
L’argument princeps des tenants de cette réforme est que le patient où qu’il aille en France, voire en Europe, retrouve un résultat « standardisé » et « normé ».
Paradoxalement donc, tout est fait pour encourager un nomadisme biologique qui ne se préoccupe pas du contexte clinique alors que dans le même temps la nouvelle politique de santé publique et le pré-rapport de Mme Elisabeth Hubert renforcent, à raison, le rôle pivot du médecin généraliste, et que certains députés de la majorité – à raison – tentent d’imposer une notion de distance maximale pour obtenir un médecin ( emmenés par M. Pierre Morel A L’ Huissier) !!!
Dans une incohérence des plus totales, notre tutelle encourage les docteurs tests (recherche de Strepto A) mais aussi les tests dits TROD de proximité comme les bandelettes HIV pouvant être réalisées par du personnel médical, paramédical, mais aussi associatif et ce :
- sans aucun contrôle suivi des dates de péremption effective
- sans aucun contrôle des conditions de stockage
- sans aucun contrôle permanent de la qualité des opérateurs
- sans possibilité de dépistage de l’antigène P24 qui représente tout de même 30% des contaminations !
Nous aurions préféré une tutelle qui fasse confiance à ses professionnels diplômés pour chapeauter tous ces dispositifs.
Plutôt que de vous demander le pourquoi du divorce entre les professions de santé et la tutelle, pourriez vous me répondre sur les points suivants:
- Pourquoi la tutelle ne fait pas confiance à ses professionnels formés par ses écoles et dûment autorisés ?
- Pourquoi ne fait-elle confiance ni à ses Biologistes ni à ses Médecins (e .g. : la vaccination de la grippe)
- Pourquoi des Médecins ou des Pharmaciens qui ont BAC + 6 ou 7, plus encore 5 années de spécialité, ne sont pas dignes de confiance pour rendre et interpréter des résultats et doivent à tout instant rendre des comptes et se justifier (regardez l’énormité et la non-adaptabilité de ces normes : si vous avez le temps de jeter un coup d’œil sur la norme ISO 15189 plus adaptée à des laboratoires de la grande industrie mondialisante ….).
Mais où allons-nous donc trouver le temps pour soigner tout nos patients si nous devons en permanence être vigilants pour respecter ce cahier de charges interminable ?
Je préfère être pucé avec une caméra que d’avoir à me justifier à tout moment !!!
Une fois de plus, ces normes déjà dépassées ont été promulguées dans les années 1980 pour des laboratoires industriels fonctionnant sur la côte Est des Etats-Unis : plus de cinquante mille prélèvements par jour (!!!) y sont traités provenant aussi bien de la côte Ouest, du Texas, que d’Alaska et même de Hawaï !
A l’époque nul ne se préoccupait ni du coût économique d’une multiplication de contrôles internes et externes quasiment interminables [ne serait-ce que pour l’analyse d’un seul patient ( !)], ni surtout du coût écologique des réactifs, contrôles et déchets générés : le Grenelle de l’environnement ne s’appliquerait-il donc pas à notre métier ?
Vous savez très bien ce que pensent les médecins et patients américains de leurs laboratoires puisqu’ils renvoient les échantillons à deuxième laboratoire pour contrôler le premier !
Et nos technocrates veulent copier ce modèle déstructuré !!!
Lors de notre pétition, plus de 60 000 pétitionnaires à ce jour, j’ai noté qu’aucun citoyen n’a refusé de signer. Mieux encore, beaucoup m’ont dit «ne pas vouloir de ce modèle Anglo-Saxon !» qu’ils connaissent bien sûr puisque leurs enfants reviennent dès que possible se faire soigner en France.
Depuis vingt ans que je suis installé, nos représentants syndicaux n’ont eu de cesse de travailler main dans la main avec notre tutelle, en toute confiance avec la Sécurité Sociale :
- Nous opérons les enregistrements des patients à partir de leur Carte Vitale dans nos laboratoires en respectant les délégations de paiement
- Nous prenons en charge la totalité du remboursement que ce soit pour sa partie sécurité sociale mais aussi mutuelle
- Nous prenons en charge les CMU et les ALD
- Nous prenons en charge tous les impayés dus à des changements d’état civil, d’adresse ou de situation
- Nous avons investi dans des informatiques performantes qui contrôlent directement notre nomenclature et donc nos prix– sans aucune intervention de notre part !!!
- En routine de ville, 99% des nos actes sont remboursés et au secteur 1 (en dépit d’ une nomenclature surannée et fantaisiste qui ne tient plus compte de la réalité des prix )
- Nous ne réalisons aucun dépassement d’honoraires.
Je veux dire par là que nous avons totalement joué le jeu, mais que voit-on en face :
- Des baisses ininterrompues de Nomenclature ou de lettres-clés depuis 20 ans
- Cinq baisses consécutives de la Nomenclature depuis cinq ans (- 25% sur nos actes )
- Des prélèvements à domicile quasiment gratuits
- Des Contrôles de Qualité notés et des inspections de nos laboratoires on ne peut plus tatillonnes
- Et pire que tout, cette réforme, qui ne laissera que des financiers, en mesure de supporter de telles baisses de marge, racheter la profession, pour certainement tout sous-traiter dans des pays où le coût d’implantation et de réalisation seront au plus bas !!!
Tout ceci exprimant un MANQUE DE CONFIANCE de la part de la tutelle dans des
Professionnels qu’il a lui-même formés et autorisés !
La question qu’il faut dès lors se poser : pourquoi donc l’Etat et ses représentants considèrent-ils depuis trente ans les citoyens comme ses ennemis et les professions « notables » comme des privilégiés à occire ?
Or, dans le même temps, notre système de santé est classé premier et nos laboratoires sont enviés par le monde entier puisque rares sont les pays où il y a une telle cohérence clinico-biologique et où un rendu des résultats est possible en urgence en une heure et dans les quatre heures pour 90% des bilans.
D’un modèle réussi et envié, les tenants de cette réforme vont le transformer en une pâle copie de l’industrie de la biologie anglo-saxonne qui a connu ses heures de gloire dans les années quatre-vingts et qui depuis cherche à revenir à des modèles plus proches du patient, plus adaptés et surtout plus réactifs ( je rappelle que les hôpitaux français s’orientent vers la mise de dispositifs de dosage au lit du patient pour tenter d’obtenir des résultats en moins d’une minute). !!!
Je compte sur vous pour nous aider à faire reprendre conscience à nos technocrates, dégagés de toute réalité, qui n’ont d’autre idée que des modèles dépassés ayant fait preuve de leur inadaptation et de leur échec. Rappelez-leur que nous représentons moins de 2,5% des dépenses de santé en France, mais que nous sommes une profession, « dans le vent », extrêmement porteuse d’avenir et qu’ils risquent de nous transformer en un nouveau SECTEUR SINISTRÉ.
Cruel repli sur soi. Cruel manque d’optimisme. Cruel manque de volonté. Cruel manque de rêve! Que n’y a-t-il un DE GAULLE visionnaire et sachant imposer des pans entiers d’activité par sa volonté : La Santé et la Biomédecine au 21ème siècle pour l’excellence d’un pays comme il l’avait réalisée pour l’aéronautique, le train, l’informatique …
J’en prends le pari !!!
Le déclin n’existe que dans des têtes défaitistes et incapables de courber l’échine et de serrer les dents dans la difficulté!
C’est de l’avenir de nos enfants qu’il s’agit !
Nous sommes rentrés dans la société post-industrielle et je ne peux croire que le pays qui a défendu et gagné le combat du fromage au lait cru, le combat du pain artisanal, le combat de la gastronomie et bien d’autres combats enracinés dans l’authenticité ne puisse pas défendre et promouvoir une de ses plus belles réussites, enviée dans le monde entier, ayant fait la preuve de sa qualité et satisfaisant plus de 95% de nos concitoyens.
Nous n’avons d’autre prétention que d’être près de nos patients dans des LABORATOIRES GENERALISTES, SOUPLES ET REACTIFS !!!
Nous ne voulons certainement pas d’un modèle comme nos champions du CAC40 accrédités et ISO mais où personne ne répond sinon des personnes très polies mais qui vous prennent vainement temps et énergie.
Nous ne voulons pas d’UN SEMBLANT DE QUALITE !!!
Messieurs, la balle est dans votre camp.
Après tant de précipitations et d’errements législatifs, une profession qui vous était acquise peut encore vous retrouver, comme au sein d’une grande famille.
Je vous rappelle aussi que soixante mille emplois directs sont en jeu.
Je sais pouvoir compter sur tout un chacun dans le combat existentiel qui est le nôtre.
Je vous prie de croire, Monsieur le Député et Cher Confrère, en l’expression de ma plus haute considération.
Docteur Natalio Awaida
Ont co-signé ce document :
M. Patrick LEPREUX et Mme Lila ARRIBARD – responsables COORDINATION BIOLOGISTES EN COLERE
P.S. 1 : Je rappelle que des experts qui ne sont pas biologistes ont été à l’origine de cette réforme.
Ils ont apparemment déjà changé d’attribution, mais le mal est fait…
Ils ont été « conseillés » non par les biologistes du terrain chevillés à leurs patients et leurs laboratoires mais par quelques-uns d’entre nous, d’un certain âge, qui continuent à rêver gros et plus gros encore, ayant du mal à rentrer au XXIe siècle.
P.S. 2 : Pour finir ci-suit l’extrait d’un courriel d’un confrère salarié d’un groupe financier et qui décrit bien la situation à venir si rien n’est fait :
« Nous n\’avons absolument pas besoin de l\’accréditation pour réaliser une biologie de qualité. Nous sommes des professionnels de santé responsables et conscients de la nécessité d\’une biologie de qualité sans avoir besoin du COFRAC. COFRAC dont les employés ne pigent RIEN du tout à la biologie. Arrêtez Monsieur de prendre pour des chèvres des professionnels qui ont fait 12 ans d\’études… Je suis médecin, je m\’estime responsable et n\’ai nullement besoin de technocrates pour me dicter ce que je dois faire. Arrêtez de pratiquer la langue de bois et dites nous plutôt que vous voulez délibérément fermer la moitié des laboratoires de France pour de basses raisons financières. … car c\’est cela la vérité … Nous réalisons une biologie de qualité et ce n\’est pas l\’accréditation qui va améliorer cette situation… par contre vous allez mettre sur le carreau plus de la moitié de nos techniciennes et une bonne partie de nos secrétaires. »
Vous pouvez retrouver d’autres témoignages aussi poignants sur le site www.biologistes-en-colere.com
Copies adressées à : Madame Nora BERRA, Secrétaire d’Etat à la Santé
M. Xavier BERTRAND Ministre du Travail de l’Emploi et de la Santé
M. Bernard DEBRE, Député UMP et ami de notre Coordination
M. François FILLON, Premier Ministre
M. Nicolas SARKOZY, Président de la République Française